Executive Digest :
1. Un modèle agricole de plus en plus fragilisé. Aujourd’hui, 90 % des agriculteurs ont bâti leur modèle économique autour des aides. Si vous changez les règles du jeu, vous les mettez immédiatement en danger. On empile les normes sur l’agriculteur français, puis on ouvre grand les vannes à des produits venus de pays où ces mêmes normes n’existent pas.
2. L’IA est un moyen, elle peut accompagner si nous savons nous en emparer. Un jumeau numérique de l’exploitation – ses parcelles, ses rendements, ses intrants – couplé à une lecture des marchés en temps réel. L’écosystème est dynamique. Mais, côté investisseurs, il existe encore une profonde incompréhension du secteur.
3. Open source & continuum d’innovation. S’emparer des outils avant que d’autres ne s’en emparent à notre place, en suivant le modèle des Big tech américaines : la co-construction comme méthode. Un changement de mentalité qui passe aussi par la formation.

1. Le modèle agricole français est-il vraiment à bout de souffle ?
On entend souvent que le modèle agricole français est à bout de souffle. C’est votre diagnostic ?
À bout de souffle, je ne sais pas. En revanche, de plus en plus fragile, oui, c’est certain, c’est précisément ce qui l’empêche de traverser les crises. Le vrai problème, au fond, c’est qu’on veut conserver un modèle dont on n’a plus réellement les moyens.
On veut une agriculture qui change ses pratiques, qui s’adapte au changement climatique, qui monte en gamme, tout cela est légitime. Le soucis, c’est de vouloir du trois étoiles au prix du McDo, et l’État ne peut plus combler l’écart.
Aujourd’hui, 90 % des agriculteurs ont bâti leur modèle économique autour des aides. Si vous changez les règles du jeu, vous les mettez immédiatement en danger. Parfois même, cette manne est captée ailleurs. Les équipementiers agricoles, par exemple, ont très bien compris le mécanisme : quand les aides arrivent, les showrooms de matériel ressemblent à des temples du luxe. L’argent qui devrait servir à transformer l’agriculture finit, trop souvent, dans les tracteurs.
Et à cette fragilité intérieure s’ajoute, bien sûr, une pression extérieure.
On cite souvent les accords de libre-échange – dernier en date, le Mercosur (Europe – Amérique du Sud) comme responsables de la crise. Qu’en est-il réellement ?
C’est là que cela devient absurde, on empile les normes sur l’agriculteur français, puis on ouvre grand les vannes à des produits venus de pays où ces mêmes normes n’existent pas. Les accords avec le Mercosur, avec l’Australie sur les bovins …, en soi, cela ne me dérange pas forcément, à condition qu’on se donne les moyens d’exiger la réciprocité. Or on ne le fait pas. On ferme les yeux. Cela devient extrêmement dangereux pour la souveraineté alimentaire du pays. Nous sommes en train de devenir un pays de rentiers… sans rentes.
2. IA et numérique : accélérateur ou cheval de Troie pour l’agriculture.
Dans cette crise qui s’enlise vous entrevoyez une sortie possible grâce à l’IA. Comment ?
L’IA est un moyen, elle ne fera pas tout, elle peut accompagner si nous savons nous en emparer. Aujourd’hui, nous n’y sommes pas, l’agriculture aborde encore trop souvent l’IA par la question des données. On demande : qui possède mes données ? Qui va me les voler ? Quelle valeur ont-elles ? Cette défiance est compréhensible. Mais, au bout du compte, la vraie question, c’est : qu’est-ce que l’IA vous apporte dans le réel ? Il faut partir des usages, pas des données.
Et là, les possibilités sont très concrètes : imaginez qu’un agriculteur puisse disposer demain d’un jumeau numérique de son exploitation – ses parcelles, ses rendements, ses intrants – couplé à une lecture des marchés en temps réel. La capacité d’anticiper une crise, d’ajuster une stratégie de culture, de ne plus subir mais de piloter : voilà ce que cela peut apporter. Et c’est d’autant plus puissant en agriculture que le vivant n’est jamais figé. Nous ne sommes pas dans une usine avec des paramètres constants. Le vivant bouge, s’adapte, surprend. Un outil qui apprend en continu avec vous, c’est précisément ce dont vous avez besoin.
Comment les agriculteurs peuvent-ils s’en emparer ?
C’est là que l’on touche à un enjeu de souveraineté, et pas seulement de compétitivité. Si ce sont les équipementiers qui embarquent l’IA dans les tracteurs, si ce sont les grandes coopératives qui agrègent les données de leurs adhérents sans leur en restituer la valeur, alors l’agriculteur devient un façonnier. Il produira, il alimentera le système, mais la décision lui échappera.
C’est pour cela que j’insiste autant sur le learning by doing : apprendre en faisant. C’est exactement ce que nous essayons de construire avec GAIA (Generative AI for Agriculture, ndlr). Il faut que les agriculteurs et leurs organisations mettent les mains dans le cambouis, qu’ils comprennent ce que ces outils font réellement, qu’ils se les approprient. Non pas pour devenir des data scientists, mais pour ne pas être gouvernés par ceux qui le sont.
Quel est aujourd’hui le niveau de maturité de l’écosystème agritech (start-ups, investisseurs) ?
L’écosystème est dynamique. Mais, du côté des investisseurs, il existe encore une profonde incompréhension du secteur. Une autre question se pose, c’est celle de la rentabilité de la chaine alimentaire. Quelqu’un qui veut monter une start-up pour gagner rapidement de l’argent rapidement, je le dis franchement, l’agriculture n’est pas le secteur le plus porteur ! Le monde agricole prend du temps à se laisser convaincre, en revanche, quand il est convaincu, il veut tout, tout de suite. Ce décalage entre le temps de l’investisseur et le temps de l’agriculteur reste un vrai problème, et il n’est toujours pas résolu.
Et puis il y a une résistance culturelle que l’on sous-estime. Dans l’école que je préside comme dans la plupart des écoles d’agriculture, quand une entreprise vient présenter un tracteur connecté, les yeux des étudiants s’écarquillent. En revanche, si vous leur montrez un logiciel de pilotage d’exploitation, aussi puissant soit-il, l’effet n’est pas le même. L’investissement immatériel n’est pas encore estimé à sa juste valeur dans les mentalités agricoles.
C’est peut-être là le changement de paradigme le plus difficile à opérer ; plus difficile, au fond, encore que d’adopter l’IA elle-même.
3. Quel modèle pour demain : coopération, open source et continuum d’innovation
On a beaucoup parlé de diagnostic. Avant de parler modèles, est-ce d’abord une question de mentalité ?
Profondément. On a trop longtemps fait croire aux agriculteurs que savoir bien compter suffisait à faire un bon agriculteur. Un vieux responsable que j’ai connu avait cette formule : « on croit avoir réussi quand on a ; la réussite n’est-elle pas plutôt d’être que d’avoir ? » Toute la différence est là. Si l’on n’inculque que le calcul, sans les valeurs, on fabrique des loups. Et quand les loups n’ont plus à manger, ils finissent par se dévorer entre eux.
Ce changement de mentalité passe aussi par la formation, nous devons former davantage d’ingénieurs. Un ingénieur, c’est quelqu’un qui développe une vision pour appréhender un problème. Ce dont nous avons besoin, c’est de moins de gens le nez dans le silo, et de davantage de femmes et d’hommes capables de voir le système dans son ensemble.
Vous dites qu’il faut changer de regard. Avez-vous un modèle en tête, un acteur qui incarne déjà cette logique ?
Oui, Il ne vient pas de l’agriculture mais du monde de l’IA, là où on ne l’attendait pas forcément tant le capitalisme est enraciné dans les esprits. Même si c’est contre-intuitif, partager peut-être source de profits. Je cite souvent Anthropic et leurs MCP (Model Context Protocol, ndlr).
Pourquoi ce contre-exemple ?
Parce que c’est une démonstration grandeur nature de ce que j’essaie de dire depuis longtemps. Quand Anthropic sort ses MCP et les met à disposition de tout le monde en open source, ils font avancer, en quelques mois, la question des métadonnées et de l’interopérabilité bien davantage que toutes les tentatives de normalisation top-down menées ces dix dernières années. L’AFNOR, GS1 : ces organismes veulent normaliser les données sans toujours savoir très clairement pourquoi. C’est, au fond, le syndrome Kodak : numériser l’argentique pour sauver l’argentique. On a vu ce que cela a donné.
Anthropic a compris quelque chose de fondamental : ouvrir, ce n’est pas perdre un avantage concurrentiel, c’est en prendre un. Parce que, si tout le monde avance avec vos standards, vous avez déjà une longueur d’avance. Il faut arrêter de protéger en permanence et commencer à construire.
Et c’est ce modèle que vous voulez voir s’appliquer à l’agriculture ?
Exactement, nous devons appliquer ça pour une bonne partie de ses données, à ses outils, à sa recherche. Beaucoup de données en lien avec l’agriculture ont un caractère irréversible : elle sont immuables, ce qui en fait par nature un bien commun. La construction en commun, c’est aussi simple, et aussi difficile, que cela. Et ce n’est pas une posture idéologique ; c’est une lecture froide de ce qui fonctionne. Regardez les grands acteurs de l’IA générative : leur capacité à nouer des alliances, à co-construire des standards, à avancer ensemble sur des briques fondamentales avant de se concurrencer sur les usages, c’est cela qui leur permet d’aller aussi vite. Ce n’est pas en empêchant l’autre de grandir que l’on grandit soi-même. C’est en le faisant progresser avec soi.
C’est d’ailleurs tout le fil conducteur de mon dernier livre L’IA des champs : s’emparer des outils avant que d’autres ne s’en emparent à notre place, et comprendre que nous n’avancerons pas seuls. Ni l’agriculteur dans son exploitation, ni la filière face aux marchés mondiaux, ni la France face à des écosystèmes d’innovation qui, eux, ont déjà compris que la co-construction n’est pas un idéal abstrait, mais une méthode.
C’est peut-être également ce qu’a voulu faire ressortir le Pape Léon XIV dans son encyclique Magnifica Humanitas quand il parle de désarmer l’IA. Sans prétendre nous comparer à ce qu’il a écrit, je croit pouvoir dire qu’avec Karine (Cailleaux Breton, Directrice du Syndicat Viticole de Blaye, ndlr) et David (Joulin, CTO Bziiit, la Ferme Digitale, ndlr), nous nous retrouvons dans la vision qui est de mettre l’IA au service de l’Homme et non le contraire : « L’humain veut, l’IA génère ; l’IA propose, l’humain dispose ! ».

A propos de Hervé Pillaud
Hervé Pillaud est un acteur majeur de la transition agricole et numérique contemporaine. Autodidacte, il a forgé sa pensée et ses compétences sur le terrain, à la fois comme éleveur laitier en Vendée, engagé dans la sélection génétique de la race Montbéliarde, et comme responsable professionnel agricole au sein de la FNSEA, des Chambres d’agriculture et de l’enseignement agricole. De 2018 à 2021, il a également siégé au Conseil national du numérique, apportant une voix issue du monde rural dans les réflexions nationales sur les enjeux technologiques.
Cette double expérience – pratique et collective – a façonné une expertise singulière, à la croisée du monde paysan, de l’innovation et des mutations sociétales. Précurseur de la transformation numérique du secteur agricole, il a initié plusieurs démarches structurantes comme le salon Tech Élevage ou Agreenstartup, visant à rapprocher agriculture, innovation et entrepreneuriat. Il est président honoraire de La Ferme Digitale.
Président du Groupe Etablières, il œuvre activement à la formation des jeunes générations aux nouveaux défis de l’agriculture. Il milite pour une agriculture connectée, intensive en connaissance, respectueuse des écosystèmes et fondée sur la coopération.
Coauteur de l’IA des champs avec Karine Cailleaux Breton et David Joulin (2026, La France Agricole). Auteur de quatre ouvrages de référence – Agronuméricus. Internet est dans le pré (2015, La France Agricole), Agroéconomicus. Manifeste d’agriculture collabor’active (2017, La France Agricole), Cultivons l’avenir ensemble. (Ré)concilier agriculture et société (2021, La France Agricole) et Vers un monde sans Faim (2024, Diateino) – Hervé Pillaud développe une pensée articulant humanisme, souveraineté, durabilité et innovation ouverte.
À travers ses écrits, ses conférences et ses engagements auprès d’acteurs publics, privés et associatifs, il participe activement à la redéfinition d’un nouveau contrat entre agriculture, technologie et société. Il porte une vision exigeante et optimiste : celle d’une agriculture capable de réparer la planète tout en nourrissant durablement l’humanité.